{"id":2656,"date":"2026-10-15T17:50:57","date_gmt":"2026-10-15T17:50:57","guid":{"rendered":"https:\/\/photomb.fr\/?p=2656"},"modified":"2026-10-15T17:52:28","modified_gmt":"2026-10-15T17:52:28","slug":"susan-sontag","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/photomb.fr\/?p=2656","title":{"rendered":"# SUSAN SONTAG"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"709\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro-709x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2657\" srcset=\"https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro-709x1024.jpg 709w, https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro-208x300.jpg 208w, https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro-767x1109.jpg 767w, https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro-1063x1536.jpg 1063w, https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro-1200x1734.jpg 1200w, https:\/\/photomb.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Screenshot_20261015_193955_Moon-Reader-Pro.jpg 1366w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 85vw, (max-width: 909px) 67vw, (max-width: 984px) 61vw, (max-width: 1362px) 45vw, 600px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0L\u2019esp\u00e8ce humaine s\u2019attarde obstin\u00e9ment dans la caverne de Platon et continue, atavisme ancestral, \u00e0 faire ses d\u00e9lices des simples images de la v\u00e9rit\u00e9. Mais l\u2019enseignement que dispensent les photographies n\u2019est pas le m\u00eame que celui des images plus artisanales du pass\u00e9. Pour commencer, il y a infiniment plus d\u2019images autour de nous, qui sollicitent notre attention. L\u2019inventaire a d\u00e9but\u00e9 en 1839 et, depuis cette date, il n\u2019est pratiquement pas une seule chose, semble-t-il, qui n\u2019ait \u00e9t\u00e9 photographi\u00e9e. Cette boulimie m\u00eame de l\u2019\u0153il photographique change les conditions de notre d\u00e9tention dans la caverne, notre monde. En nous enseignant un nouveau code visuel, les photographies modifient et \u00e9largissent notre id\u00e9e de ce qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre regard\u00e9 et de ce que nous avons le droit d\u2019observer. Elles constituent une grammaire et, ce qui est encore plus important, une \u00e9thique du regard. Enfin, le r\u00e9sultat le plus monumental de l\u2019entreprise photographique est de nous donner le sentiment que le monde entier peut tenir dans notre t\u00eate, sous la forme d\u2019une anthologie d\u2019images.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Collectionner des photographies, c\u2019est collectionner le monde. La lumi\u00e8re des films et des \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision illumine les murs, vacille, et s\u2019\u00e9teint ; mais avec les photographies, l\u2019image devient aussi objet, un objet l\u00e9ger, bon march\u00e9 \u00e0 produire, facile \u00e0 transporter, \u00e0 accumuler, \u00e0 stocker. Dans Les Carabiniers de Godard (1963), deux ouvriers agricoles fain\u00e9ants s\u2019enr\u00f4lent dans l\u2019arm\u00e9e du roi, s\u00e9duits par la promesse qu\u2019ils pourront piller, violer, tuer ou faire subir \u00e0 l\u2019ennemi tout autre traitement qu\u2019il leur plaira, et s\u2019enrichir. Mais la valise de butin que Michel-Ange et Ulysse rapportent triomphalement \u00e0 leurs femmes, des ann\u00e9es plus tard, se r\u00e9v\u00e8le ne contenir que des cartes postales illustr\u00e9es, des centaines de cartes postales, repr\u00e9sentant Monuments, Grands Magasins, Mammif\u00e8res, Merveilles de la Nature, Moyens de Transport, \u0152uvres d\u2019Art et autres tr\u00e9sors r\u00e9pertori\u00e9s en provenance des quatre coins du globe. Le gag de Godard parodie brillamment la magie \u00e9quivoque de l\u2019image photographique. Les photographies sont peut-\u00eatre les plus myst\u00e9rieux des objets qui constituent et rendent plus \u00e9pais l\u2019environnement que nous reconnaissons comme moderne. Les photographies sont r\u00e9ellement de l\u2019exp\u00e9rience captive, et l\u2019appareil photo est l\u2019arme id\u00e9ale de la conscience quand elle cherche \u00e0 multiplier ses possessions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Photographier, c\u2019est s\u2019approprier l\u2019objet photographi\u00e9. C\u2019est entretenir avec le monde un certain rapport qui s\u2019\u00e9prouve comme rapport de savoir, et donc de pouvoir. Une premi\u00e8re chute dans l\u2019ali\u00e9nation, ph\u00e9nom\u00e8ne notoire aujourd\u2019hui, qui a consist\u00e9 \u00e0 habituer les gens \u00e0 r\u00e9duire le monde \u00e0 des mots imprim\u00e9s, est cens\u00e9e avoir engendr\u00e9 le surplus d\u2019\u00e9nergie faustienne et de trouble psychique n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9dification des soci\u00e9t\u00e9s inorganiques modernes. Mais le texte imprim\u00e9 filtre le monde, le transforme en objet mental, de fa\u00e7on moins tra\u00eetresse, semble-t-il, que les images photographiques qui sont maintenant la source principale o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 quoi ressemblait le pass\u00e9 et ce que contient le pr\u00e9sent. Ce qui est \u00e9crit sur une personne ou sur un \u00e9v\u00e9nement se donne ouvertement comme une interpr\u00e9tation, au m\u00eame titre que ces \u00ab propositions \u00bb plastiques artisanales que sont les peintures et les dessins. Les images photographiques ne donnent pas tant l\u2019impression d\u2019\u00eatre des propositions sur le monde que des morceaux du monde, des miniatures de la r\u00e9alit\u00e9 que quiconque peut produire ou s\u2019approprier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Les photographies, qui bricolent l\u2019\u00e9chelle du monde, se voient elles-m\u00eames r\u00e9duites, agrandies, recadr\u00e9es, retouch\u00e9es, manipul\u00e9es, truqu\u00e9es. Elles vieillissent, sous le coup des maux qui frappent normalement les objets de papier ; elles disparaissent ; elles prennent de la valeur, et on les ach\u00e8te et les vend ; on les reproduit. Elles qui emballent le monde, elles semblent inviter \u00e0 l\u2019emballage. On les colle dans des albums, on les encadre et on les pose sur des tables, on les punaise aux murs, on les projette sous forme de diapositives. Les journaux et les magazines les exhibent, les flics les indexent par ordre alphab\u00e9tique ; les mus\u00e9es les exposent ; les \u00e9diteurs en font des volumes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Depuis de nombreuses d\u00e9cennies, le livre est la fa\u00e7on la plus r\u00e9pandue de pr\u00e9senter (dans la plupart des cas, en les miniaturisant) les photographies, leur assurant ainsi long\u00e9vit\u00e9, sinon immortalit\u00e9 \u2013 les photographies sont des objets fragiles, ais\u00e9ment d\u00e9chir\u00e9s ou \u00e9gar\u00e9s \u2013, et un plus vaste public. La photographie publi\u00e9e dans un livre est, cela va de soi, l\u2019image d\u2019une image. Mais \u00e9tant \u00e0 l\u2019origine elle-m\u00eame un objet imprim\u00e9 et lisse, une photographie perd beaucoup moins de sa qualit\u00e9 essentielle, \u00e0 \u00eatre reproduite dans un livre, qu\u2019une peinture. Toutefois, le livre n\u2019est pas un proc\u00e9d\u00e9 totalement satisfaisant quand il s\u2019agit de diffuser des ensembles de photographies. L\u2019ordre selon lequel les photographies doivent \u00eatre regard\u00e9es est propos\u00e9 par celui des pages, mais rien n\u2019astreint les lecteurs \u00e0 l\u2019ordre recommand\u00e9, ni n\u2019indique le temps \u00e0 passer sur chaque photographie. Le film de Chris Marker, Si j\u2019avais quatre dromadaires (1966), m\u00e9ditation brillamment orchestr\u00e9e sur des photographies de genres et de th\u00e8mes tr\u00e8s divers, sugg\u00e8re une fa\u00e7on plus subtile et plus rigoureuse d\u2019\u00ab emballer \u00bb (en les agrandissant) des images fixes. Elle impose \u00e0 la fois l\u2019ordre et le temps exact de passage de chaque photographie, et l\u2019on gagne en lisibilit\u00e9 visuelle et en impact \u00e9motionnel. Mais une fois traduites sous forme cin\u00e9matographique, elles cessent d\u2019\u00eatre des objets que l\u2019on peut collectionner, ce qu\u2019elles restent quand elles nous sont pr\u00e9sent\u00e9es sous forme de livres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Les photographies sont des pi\u00e8ces \u00e0 conviction. Ce dont nous entendons parler mais dont nous doutons nous para\u00eet certain une fois qu\u2019on nous en a montr\u00e9 une photographie. Une des applications utilitaires du document photographique est l\u2019incrimination. Utilis\u00e9es pour la premi\u00e8re fois par la police parisienne pour traquer les communards en juin 1871, les photographies sont devenues dans les \u00c9tats modernes un instrument utile pour surveiller et contr\u00f4ler des populations de plus en plus mobiles. Une autre application utilitaire du document photographique est la justification. Une photographie passe pour une preuve irr\u00e9cusable qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement donn\u00e9 s\u2019est bien produit. L\u2019image peut d\u00e9former, mais il y a toujours une pr\u00e9somption que quelque chose d\u2019identique \u00e0 ce que la photo montre existe, ou a exist\u00e9, r\u00e9ellement. Quelles que soient les limites (pour cause d\u2019amateurisme) ou les pr\u00e9tentions (pour cause de volont\u00e9 esth\u00e9tique) de tel ou tel photographe, une photographie, quelle qu\u2019elle soit, semble entretenir avec la r\u00e9alit\u00e9 visible une relation plus innocente, et donc plus exacte, que les autres objets mim\u00e9tiques. Des virtuoses de l\u2019image exemplaire, comme Alfred Stieglitz et Paul Strand, composant, de d\u00e9cennie en d\u00e9cennie, des photographies monumentales, inoubliables, veulent cependant, avant tout, montrer une chose qui est bien l\u00e0, tout comme le possesseur de Polaro\u00efd pour qui photographier est une fa\u00e7on commode, rapide, de prendre des notes, ou le mitrailleur \u00e0 l\u2019Instamatic qui prend des instantan\u00e9s comme souvenirs du quotidien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">\u00c9troitement s\u00e9lectives les unes comme les autres, une peinture ou une description ne peuvent jamais \u00eatre autre chose qu\u2019une interpr\u00e9tation, tandis qu\u2019une photographie peut \u00eatre trait\u00e9e comme une version de la chose elle-m\u00eame. Mais malgr\u00e9 la pr\u00e9somption de v\u00e9racit\u00e9 qui conf\u00e8re \u00e0 toutes les photographies autorit\u00e9, int\u00e9r\u00eat et s\u00e9duction, le travail des photographes n\u2019\u00e9chappe pas, par nature, au trouble et \u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qui caract\u00e9risent normalement les rapports de l\u2019art et de la v\u00e9rit\u00e9. M\u00eame quand ils ont avant tout le souci d\u2019\u00eatre le miroir de la r\u00e9alit\u00e9, ils restent hant\u00e9s par des imp\u00e9ratifs tacites de go\u00fbt et de conscience morale. Les photographes d\u2019immense talent (parmi lesquels figuraient Walker Evans, Dorothea Lange, Ben Shahn, Russell Lee), qui prirent part, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1930, \u00e0 l\u2019entreprise photographique de la Farm Security Administration, faisaient des douzaines de portraits frontaux des m\u00e9tayers qu\u2019ils \u00e9taient venus photographier, avant d\u2019\u00eatre s\u00fbrs d\u2019en avoir fix\u00e9 sur la pellicule l\u2019image exacte : cette expression pr\u00e9cise, sur le visage de leur sujet, qui confirmait l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils se faisaient de la pauvret\u00e9 et de la lumi\u00e8re, de la dignit\u00e9 et du grain, de l\u2019exploitation et de la g\u00e9om\u00e9trie. Quand ils d\u00e9cident de l\u2019allure d\u2019une image, quand ils pr\u00e9f\u00e8rent un clich\u00e9 \u00e0 un autre, les photographes ne cessent d\u2019imposer des normes \u00e0 leur sujet. Bien qu\u2019il soit vrai qu\u2019en un sens l\u2019appareil fait plus qu\u2019interpr\u00e9ter la r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019il la capture effectivement, les photographies sont autant une interpr\u00e9tation du monde que les tableaux et les dessins. Les nombreux cas o\u00f9 le photographe prend, un peu n\u2019importe comment, un peu n\u2019importe quoi, et de fa\u00e7on anonyme, ne diminuent pas le didactisme global de l\u2019entreprise. C\u2019est cette passivit\u00e9 m\u00eame \u2013 et cette ubiquit\u00e9 \u2013 du document photographique qui constituent le \u00ab message \u00bb de la photographie, son agression.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\">Les images qui id\u00e9alisent leur sujet (comme c\u2019est le cas de la plupart des photographies de mode et des photographies d\u2019animaux) ne sont pas moins agressives que celles qui font une vertu de leur absence de recherche (comme les photos de classe, les plus froides des natures mortes ou les photographies anthropom\u00e9triques). Toute utilisation de l\u2019appareil photographique est implicitement une agression. Cela appara\u00eet aussi clairement dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies glorieuses de la photographie, les ann\u00e9es 1840 et 1850, que dans toutes celles qui suivirent et au cours desquelles, gr\u00e2ce \u00e0 la technologie, n\u2019a cess\u00e9 de se r\u00e9pandre l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit qui fait du monde un jeu de photographies potentielles. M\u00eame pour les ma\u00eetres des premiers temps de la photographie, comme David Octavius Hill et Julia Margaret Cameron, qui se servaient de l\u2019appareil photographique comme d\u2019un moyen de faire des images picturales, la justification de la photographie \u00e9tait dans une rupture radicale avec les buts des peintres. D\u00e8s ses d\u00e9buts, la photographie impliqua la capture du plus grand nombre possible de sujets. Jamais la peinture n\u2019eut une vis\u00e9e aussi \u00ab imp\u00e9riale \u00bb. Par la suite, l\u2019industrialisation de la technologie de la photographie n\u2019a fait que r\u00e9aliser une promesse qu\u2019elle renfermait implicitement d\u00e8s ses d\u00e9buts : d\u00e9mocratiser l\u2019ensemble du v\u00e9cu en le traduisant en images.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0L\u2019esp\u00e8ce humaine s\u2019attarde obstin\u00e9ment dans la caverne de Platon et continue, atavisme ancestral, \u00e0 faire ses d\u00e9lices des simples images de la v\u00e9rit\u00e9. Mais l\u2019enseignement que dispensent les photographies n\u2019est pas le m\u00eame que celui des images plus artisanales du pass\u00e9. 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